CHAPITRE PREMIER

Chicago 1929,

Le garçon observait le serpent depuis quelque temps maintenant.

Il semblait ignorer la présence du svelte gamin de huit ans, allongé sur son estomac sur un petit rocher juste au-dessus de sa tête.

L'enfant restait très calme.

Lentement, il tendit son bras droit vers le reptile qui paraissait endormi sous le soleil brûlant. Sa main planait à présent à quelques centimètres de la tête du serpent. Le jeune chasseur était juste sur le point de saisir l'animal avec une ferme poignée, quand il entendit un cri perçant.

Un cri qui lui parut irréel.

Du moins pensait-il que ce cri n'avait rien à voir avec la réalité. Pourtant, il provenait de la cabane, et cela ne pouvait signifier qu'une seule chose.

Sa mère était sans doute mourante.

Aucun être bien-vivant n'aurait pu hurler de telle manière.

Le garçon se tint néanmoins fort calme, comme pour ne pas déranger ce serpent venimeux qu'il était prêt à capturer.

Il commença de retirer sa main, si prudemment que même un observateur attentif n'eût pu remarquer le mouvement.

Enfin il se leva tranquillement et se dirigea vers la hutte.

Ingrid Johanson paraissait plus jeune que ses vingt-quatre ans, mais le masque de la grossesse et l'agonie qui arrivait à l'approche de la naissance avaient conféré à son visage une apparence exaltée.

Björn Johanson, lui, était âgé de vingt-six ans. Il avait épousé Ingrid à dix-huit ans, quand elle était enceinte de son fils.

Deux années plus tard, ils avaient émigré en Amérique pour tenter leur chance.

Quand le gosse entra dans la cabane, il se précipita vers le lit de sa mère.

Elle tendit les bras et il vint se blottir à ses côtés.

Elle lui baisa la figure et le pressa contre sa poitrine.

Puis soudain son visage se distordit grotesquement.

Elle hurla une nouvelle fois, le corps arqué par des convulsions spasmodiques.

Le jeune homme posa tendrement une main sur le ventre de sa jeune femme.

"Cà vient" dit-il. "Nous nous tirerons d'affaire. Ce n'est pas bien d'attendre ce docteur". Très doucement il enleva sa robe, la laissant ainsi nue.

"Va chercher quelques serviettes" adressa-t'il à son fils en le soustrayant à l'étreinte de sa mère. Ensuite, la maintenant prudemment avec ses bras, il posa une main sur sa vulve gonflée.

"Facile à présent. Tout ira bien. A trois, on saura bien se débrouiller".

En moins d'une heure, ce fut terminé.

Il avait essayé désespérément d'arrêter le saignement intense quant le bébé émergea; ce fut une naissance difficile.

Ingrid perdit connaissance quand l'enfant était presque sorti, mais le sang qui provenait de la vulve déchirée continuait encore de couler.

Très doucement, Björn avait alors tenté de retirer le bébé lui-même.

Mais il était solidement retenu par la jeune femme inconsciente.

Alors il avait usé de force en plaçant un pied sur sa cuisse.

Quand le bébé fut enfin libéré, Björn comprit qu'il ne vivrait pas et qu'il avait vainement concentré ses efforts sur la fille agonisant dans son sang.

Il vit la lumière s'éteindre dans ses yeux, comme une bougie consumée, et il se lamenta sur sa propre maladresse, serrant fortement la défunte contre lui, comme s'il pouvait réconforter l'âme disparue.

Finalement, le gamin posa sa main sur le visage de son père et dit :

"Il ne reste plus que nous deux. Il vaut mieux l'enterrer."

Puis il détourna le regard de son jeune père de la mare de sang, sentant où se trouvait à présent son devoir immédiat.

Björn dit : "N'oublie jamais, mon garçon, ils ont laissé ton frère et ta mère mourir avant même qu'ils aient eu une chance de vivre. Personne ne se soucie de gens comme nous."

Comme le garçon voyait revenir la raison dans l'esprit de son père, il voyait également la haine y croître. La haine du pays qu'il avait quitté il y a des années, la haine du pays qui l'avait accueilli mais qui, avec son économie désastreuse, ne l'avait guère pourvu de moyens suffisants pour prendre soin de sa jeune famille.

Mais surtout, la haine de cet homme qui n'avait pas daigné arriver à temps pour l'aider à introduire son second fils dans ce monde véreux.

Quand le Docteur Adams fit enfin son entrée après une journée épuisante durant laquelle il avait visité ses patients éparpillés dans cette région accidentée de l'Ouest, Björn saisit la hache dont il s'était servi pour couper le bois nécessaire à la construction de la nouvelle grange. Et tandis qu'Adams contemplait incrédule le spectacle sanglant dans l'étroite cabane, il lui enfonça l'outil dans le crâne où il resta coincé même après que le Docteur eut frappé le sol.

Björn inhuma sa femme ainsi que le bébé, non loin de la hutte, là où les arbres grandissaient.

Puis il partit avec son fils, abandonnant le Docteur où la mort l'avait foudroyé, et boutant le feu à la grange.

Le jour suivant, l'alerte était donnée, mais la même nuit du drame ils avaient pu sauter dans un train en direction de la Californie, et en deux jours ils étaient à un millier de miles de leur point de départ.

Pendant plus d'un an ils vagabondèrent à travers la région avant que la loi ne les condamnât finalement.

C'était une année dont l'enfant se souvenait avec une certaine joie.

Après quelques mois, les deux êtres s'étaient accoutumés à leur perte et à leur nouvelle existence, et, bien que le gosse fût jadis heureux avec ses jeunes parents dans leur cabane, il appréciait tout autant cette errance en compagnie de son père.

Dormant dans les forêts ou les granges, ils vécurent de larcins, toujours obligés de se cacher et de courir, voyageant par train, en voiture volée ou sur des chevaux dérobés.

Pour le gamin, ce fut comme une grande aventure, bien qu'il sentait parfois que la peur décourageait son père.

Ce dernier pouvait rester des heures assis sans dire un mot, en regardant simplement le ciel qui était leur toit.

Après il disait : "Souviens-toi, ça ne peut pas durer.

"Ce n'est qu'une question de temps.

"Il faut que je t'apprenne tout ce que je sais dans le délai qui nous reste. Après, ton sort sera entre tes propres mains. Ton sort ... dans un monde où tu devras te méfier de chacun."

Avec beaucoup d'assiduité, l'enfant acquit ainsi les nombreuses techniques de combat que son père avait lui-même maîtrisées dans sa jeunesse et qu'il lui enseignait maintenant. Il pratiqua encore et encore des coups spéciaux aux noms exotiques tels que "kin-geri", "oy-zuki", "mae-geri" et maints autres, ce jusqu'à l'âge de neuf ans, quand il posséda alors assez de souplesse, de force et de haine à opposer à ceux qui voudraient tuer son père qu'il aimait et qui était sa seule famille.

Les hommes vinrent une nuit, alors qu'il dormait dans les bras de son père, dans ce recoin abandonné d'une mine de cuivre où tous deux avaient tenté d'obtenir quelque besogne honnête.

Mais le chef avait vérifié leur nom et découvert qu'il était faux. Et tandis qu'il avait l'intention de se renseigner, il fit au jeune homme et à son fils une promesse de travail.

Ils entendirent les chiens qui étaient encore au bas de la pente, et réalisèrent aussitôt qu'ils devraient à nouveau courir.

Björn, toujours en alerte, avait pensé à dégager un chemin par où ils pourraient fuir, cela la veille du jour où il envoya son fils voler dix bâtons de dynamite et un détonateur avec une mèche suffisante.

Ils avaient placé la dynamite sous un gros rocher non loin du sentier de montagne, tandis que le détonateur se trouvait quelque cent mètres plus haut.

Sur l'autre versant de la colline, il y avait une ferme, avec des chevaux, d'où ils pourraient éventuellement s'enfuir.

Mais quand le garçon et son jeune père se mirent à remonter à toutes jambes le petit sentier, des coups de feu éclatèrent en illuminant tout un pan de montagne.

L'instant d'après, Björn était criblé de balles.

Il eut juste le temps, avant de rendre l'âme dans les bras de son fils, de chuchoter ces quelques mots :

"Ne les laisse pas t'avoir, fiston . . . rappelle-toi de moi . . ."

L'enfant coucha son père sur le côté, à proximité du rocher dynamité.

Ensuite, il prit la veste en peau de Cobra de Björn, et, après avoir déposé quelques fleurs sur le torse perforé de son père, courut vers le détonateur qu'il avait caché.

La fusillade cessa, mais bientôt les hommes et leurs chiens, rassemblés en un groupe compact, prirent hardiment d'assaut la colline, persuadés que les deux fugitifs étaient morts.

Mais ils ne trouvèrent que le cadavre de Björn placé près du rocher dynamité.

C'est à ce moment précis que le gosse appuya sur le détonateur.

L'explosion qui suivit brisa en éclats les fenêtres dans deux villages voisins et fut entendue à trente miles à la ronde.

Vingt hommes furent broyés dans l'avalanche des rochers et aucun d'entre eux ne put émerger de cet amas de pierre dont le chemin de montagne était à présent entièrement recouvert.

Au milieu de la panique qui s'emparait des villageois de l'autre côté de la montagne, l'enfant passa inaperçu, et sur un cheval provenant d'une ferme voisine, il put prendre la fuite.

Le jour suivant, il sauta dans un train, comme il avait fait auparavant avec son père, mais cette fois vers l'Est.

Maintenant, comme l'avait prédit Björn, son sort se trouvait entre ses mains, mais il était bien préparé.

 

Dachau, printemps 1929.

Le soleil allait se coucher derrière les sommets.

L'île était déserte.

N'étaient présents que la fille et le garçon.

Taurig avait traversé à la nage le grand lac, exhibant ainsi fièrement ses capacités étonnantes. Cet effort lui avait donné chaud et il ôta son T-shirt.

Le soleil ardent mettait en sueur le garçon de treize ans, lequel conservait néanmoins toute son énergie.

Il étala sur le sable chaud son grand corps blond et musculeux d'un mètre quatre-vingts, et feignant de dormir, contempla silencieusement Mandy du coin de l'oeil.

Ils étaient à deux. Juste comme il l'avait rêvé.

Ils avaient fait le tour de l'île en courant, essayant de s'attraper mutuellement, et maintenant ils étaient fatigués.

"Nous devons y aller" dit Mandy. "Il est déjà tard."

Avec ses dix-neuf ans, Mandy était évidemment responsable.

Il resta immobile. S'il ne bougeait pas, elle devrait le réveiller.

"Hey . . ."

Il sentit ses doigts l'effleurer doucement. Glisser d'abord sur son visage, puis descendre lentement. Une caresse modérée. Une badinerie. Evitant prudemment la région délicate. Mais tout juste.

Elle dut remarquer la réaction immédiate dans le maillot de bain collant du garçon. Celui-ci se sentait embarrassé mais également fier, percevant intuitivement l'excitation de la jeune fille.

Comme il en fut de même à la visite médicale lorsqu'elle avait pris ses mesures.

Il était nu alors.

Et ça s'était dressé jusqu'au nombril. Elle prétendait pourtant n'avoir rien observé de semblable.

Voilà qu'aujourd'hui la situation se répétait.

Mandy von Brecklinghausen avait repris une part du travail de son mari après qu'il fut tombé malade.

La routine des visites médicales scolaires en faisait partie.

Elle était une assistante médicale qualifiée. Une des seules à Dachau à cette époque.

Le Docteur Ernst von Brecklinghausen lui avait sauvé la vie après que sa famille eut avalé certaine mauvaise nourriture. Mandy seule survécut. Il semblait logique que la petite orpheline de dix ans emménage chez Brecklinghausen, où le Docteur célibataire vivait avec sa mère.

Et quand Frau Matchteld von Brecklinghausen eut paisiblement trépassé à l'âge de nonante-deux ans, Mandy et Ernst restèrent ensemble dans le grand manoir abandonné. A ce temps-là, Mandy avait quinze ans et Ernst soixante-deux. Toutefois, on ne lui en aurait pas donné beaucoup plus que quarante, avec sa peau délicate et ses joues fraîches de campagnard.

La belle propriété von Brecklinghausen n'avait pas d'héritier et c'est ainsi que leur mariage, trois ans aprés la mort de la mère, apparut comme une solution raisonnable.

Mandy devint donc héritière.

L'âge de son mari était compensé par l'opulence, la connaissance et une infinie sagesse.

Au fond, Ernst von Brecklinghausen était le Dieu de Dachau.

Plus de six cents invités assistèrent à ce mariage.

L'homme et la fille étaient tous deux enviés, et chacun pour différentes raisons.

Presque deux ans après leur union, il n'y avait toujours pas d'enfant. Le couple se consacrait entièrement au bien-être des villageois. La paix qui un temps avait fait défaut à ces derniers, leur fut ainsi rendue.

Mais le mariage n'était pas consommé.

Von Brecklinghausen avait pris une décision honorable. Non seulement il avait sacrifié sa vie entière aux villageois, mais il sacrifiait à présent son mariage à la mémoire de sa jeune et vierge épouse. Un héritier naîtrait certainement.

Mais d'un mariage différent.

Le jour de son soixante et onzième anniversaire, une petite statue fut érigée sur la place publique en son honneur.

Une façon pour les habitants de ce village d'immortaliser leur idole.

Un peu plus tard, la maladie apparut et progressa rapidement.

Ernst se retira derrière la façade ornée de Brecklinghaus tandis que Mandy se chargea de la routine de son travail.

Heureusement, Dieu avait envoyé tel un ange la loyale servante soutenir son mari durant ses heures d'agonie.

Des bougies s'allumèrent sous sa statue, des photographies le représentant apparurent dans les vitrines des magasins ainsi que dans les maisons, et de nombreuses prières furent récitées à son intention.

Mais Mandy semblait inconsolable.

C'est alors qu'apparut Taurig.

Elle prit un peu de sable chaud et blanc dans sa main, puis le laissa couler sur le corps légèrement bronzé du garçon. Elle répéta ce jeu en faisant planer sa main au-dessus du corps, laissant échapper par à-coups le sable qui effleurait la rigidité étonnante du garçon à peine dissimulée par le maillot.

Mandy n'avait jamais vu une érection de l'organe mâle avant de rencontrer Taurig.

Elle n'avait jamais connu non plus ce feu qui se mit à brûler en elle et à la faire frissonner en même temps. Elle devint humide de désir. Cet aspect aussi lui était nouveau.

Mandy hésita. Du sable s'infiltrait dans le maillot de Taurig.

Elle attendit.

Finalement, elle amena sa main dessous comme pour balayer le sable.

Elle toucha la chair, puis l'encercla . . .

L'enfant ne bougeait toujours pas.

Un instant plus tard, la jeune fille relevait avec audace le défi d'enlever le vêtement, laissant sursauter le membre érectile comme une branche d'arbre soudain libérée d'un grillage qui la retenait.

Quelques oiseaux survolant l'île étaient les seules créatures vivantes encore présentes dans leur royaume. Quoique le soleil fut presque couché, l'air chaud de cette journée estivale enveloppait complètement les deux êtres.

Ils devraient faire vite ; ils ne devaient pas se risquer à traverser l'obscurité.

Quelques secondes après qu'elle eut commencé de jouer avec lui, la pure essence nacrée jaillit, éclaboussant son ventre, son épaule droite et le sable brûlant.

Alors seulement le gamin se leva, d'un bond, et se sauva.

Mandy était pétrifiée.

Mais son cadet revint après s'être nettoyé.

Riant aux éclats et tournant autour d'elle de façon extravagante, il lui lança tout joyeux des poignées de sable.

Peu après, quand ils retraversèrent la surface miroitante du lac, voilée de pourpre par le ciel crépusculaire, un secret était né entre eux et les réunissait. Il représentait sans doute le début d'une belle amitié.

Elle entendit frapper faiblement à la porte de sa chambre à coucher, ce qui la fit déjà trembler. Elle était couchée dans son lit, attendant l'événement avec angoisse.

Elle perçut en premier lieu la cadence irrégulière d'un pas mou dans le corridor. Des pieds gonflés qui traînaient un corps affaissé, s'arrêtant fréquemment. Maintenant, elle pouvait entendre la respiration douloureuse près de sa porte.

Laquelle était ouverte.

Mandy avait choisi de faire cet ultime sacrifice : ne jamais fermer sa porte à clef.

"Mandy . . . Mandy . . . Mandy . . ."

Toujours le même nom, chuchoté de la même manière. Sauf depuis quelque temps, de nouveaux mots s'étaient ajoutés. Des mots énoncés par une créature zozotante et incapable de contrôler la salive qui dégouttait de sa noble bouche.

Des tumeurs avaient commencé d'affecter son cerveau. En six mois à peine, le changement fut radical. La nature réclamait son cadeau d'apparente et éternelle jeunesse.

"Mandy . . . Mandy . . . Lath mich doch nicht alleine stherben . . . ohne Erbe . . ."

Le garçon grelottait sous la couverture.

Il connaissait bien le docteur. Comme n'importe qui d'autre. Mais il ne l'avait plus vu depuis plus d'un an.

Il ne dirigea pas un seul regard vers la créature marmottant derriére la porte ouverte . . .

Doucement, la jeune fille le prit dans ses bras et lui tint la face contre sa poitrine, en caressant ses boucles d'or.

"Tout va bien . . . Tout va bien mon enfant, il ne va pas entrer . . ."

Dans le village, la plupart des lampes étaient éteintes.

Les prières étaient dites.

Tous avaient rendu hommage à leur Seigneur et prié pour leur Dieu. Bientôt, Taurig, lui, devrait partir.

Il ne devait pas risquer de manquer à la Jugendheim . . .

A la fin, la tumeur maligne dans le cerveau du Docteur atteignit ces centres qui contrôlent les émotions.

Cela se passa durant la nuit.

Le jour, le Docteur était devenu agité et même agressif. Ses yeux écarquillés par la fièvre avaient fait peur à Mandy. Mais toute cette énergie soudainement concentrée dans ce corps malade, n'était en fait qu'un dernier bouillonnement de vie.

Et cela rendait plus cruelle encore la nature qui jusqu'alors avait bien voulu gâter von Brecklinghausen : en effet, Mandy n'avait jamais éprouvé d'aversion à son égard. Elle avait aimé sans cesse cet homme qui lui avait sauvé la vie. Elle l'avait vu évoluer, jour après jour, et avait grandi en s'accoutumant à son aspect devenu hideux. Il mourrait dans les bras de cette fille qui le pleurerait désespérément.

Mais un héritier . . . un héritier . . . devrait-elle payer ce dernier prix pour apaiser sa conscience? Cette nuit, elle ne laissa pas entrer Taurig, sentant la présence de ce destin tragique. Mais le gamin se glissa furtivement par le toit, éperonné par un feu ardent.

Quand il entendit le bruit derrière la porte close, il pensa qu'il ne devrait pas entrer.

Mais déjà le cri perçant de sa déesse l'avait aveuglé, et il fit irruption dans la chambre, tel un jeune lion prêt à se battre.

Quand il aperçut sa belle et jeune amie couverte par cette masse horrible et ondulante, son monde s'écroula.

D'un seul coup il étendit raide mort le Docteur, avec le lourd chandelier en argent qui se trouvait sur la coiffeuse de Mandy.

Puis il s'enfuit dans la nuit hostile.

Esseulé, il grandit dans la prison du village, comme un arbre terrifiant.

Quand il fut libéré à l'âge de dix-huit ans, Taurig apprit les circonstances de sa naissance.

Plus tard, il vint se recueillir sur la tombe de sa mère, dans cette partie du cimetière réservée à ceux qui ont choisi eux-mêmes l'heure de leur mort.

Il garda ce qu'elle possédait de plus simple comme le souvenir de sa jeunesse, et quitta Dachau, plein de haine.

Il voulait tenter sa chance quelque part sur la planète et ne plus jamais revenir sur ces lieux maudits. Il n'avait jamais vu le nouvel héritier du domaine de Brecklinghausen.

Celui-ci était né six mois après le décès du Docteur, et ressemblait beaucoup à Taurig.

Bergen Belsen 1929,

Un fin tapis de neige légère recouvrait la région. Et bien qu'il était encore assez tôt, certaines maisons avaient déjà allumé leurs lampes.

Les parents des enfants de l'école du village assistaient à un spectacle de Noël joué par les classes supérieures. Maintenant, ils écoutaient la chorale qui chantait quelques hymnes pour finir la journée.

Dès que la voix des garçons sopranos emplit l'air, une ou deux mères reniflèrent, et quand le refrain fut entonné, quelques mouchoirs apparurent.

Freude, Schöner Götterfunken

Töchter aus Elysium

Wir betreten feuertrunken

Himmlische, dein Heiligtum!

Le garçon qui chantait le solo était grand, svelte, blond et aux yeux bleus. Sa physionomie classique lui avait valu le surnom de "Joli Pauli" parmi les durs du village, des enfants avec qui il ne lui était pas permis de jouer.

L'hymne se poursuivit tandis que le silence était absolu dans la salle. Les gens retenaient leur souffle et admiraient le beau garçon avec une fascination complète. Cette voix claire de cristal semblait se détacher d'elle-même de l'enfant, acquérant sa propre entité et flottant au-dessus des têtes des parents considérablement impressionnés.

Quand le couplet final fut chanté avec une aisance, une perfection et une maîtrise toutes professionnelles, l'audience entière fut sujette à une émotion incontrôlable.

Seid umschlungen, Millionen!

Diesen Küs der ganzen Welt!

Alle Menschen werden Brüder.

Wo dein sanfter Flügel weilt.

Ce soir-là, Frau Martha Räder passa plus de temps que d'habitude agenouillée près du lit de son fils, à réciter ensemble humblement leurs prières.

Elle l'étreignit fortement, le tint encore une dernière fois dans ses bras avant de le border dans ses draps blancs.

Peu après dans la soirée, les parents de Pauli lurent la lettre adressée par le Directeur du Wiener Sänger Knaben.

"Oh Paul, tu ne crois pas que ce serait bien qu'il devienne un fameux chanteur?" murmura Martha.

"C'est insensé!" dit sèchement le Dr Räder. "Le gamin deviendra médecin comme moi et comme son grand-père."

Malheureusement, la famille du Docteur Räder disparut dans un accident de voiture et le délicat enfant devint ainsi orphelin à l'âge de douze ans.

Le professeur et ses quatre assistants étaient de blanc vêtus. La porte de l'étroite cellule était ouverte et du plafond blanchi à la chaux pendait une ampoule puissante. Le lieu ressemblait à un four.

Le garçon sur le lit était étendu sur un drap propre et blanc.

Il était couché sur le dos.

Ses poignets et ses chevilles étaient sanglés de chaque côté du lit, et une sorte d'emplâtre de dix centimètres sur quinze était collé sur sa bouche avec juste un trou au milieu.

"Bien entendu, il n'est pas vraiment en vie pour le moment" déclara le professeur. "Il est purement et simplement en train de végéter."

"Pourquoi ses yeux sont-ils si globuleux ?" demanda une assistante.

"L'exophtalmie est une part du syndrome survenant quand l'état de manque est créé dans de telles conditions!" expliqua le professeur avec autorité.

"Il n'a pas mal ?" voulut s'assurer encore la femme.

"Cela nous importe peu à ce niveau" répondit-il. "Ce qui doit nous préoccuper pour l'instant est la maintenance d'une vie physiologique. Est-ce qu'une plante sent le mal ?

Un lourd silence s'imposa.

Puis le professeur continua : "Il ne sera pas heureux, mais de toute façon une maladie est plutôt rarement une affaire heureuse. S'il y a douleur, c'est pour reconditionner l'enfant. La tâche ne sera pas aisée. Mais surtout, n'oubliez pas, nous, nous n'infligeons pas de mal. Ce dernier est comme il le fut, spontané. Nous nous contentons simplement de préserver la vie de l'enfant."

A ce moment, l'on vit la tête de l'enfant se tordre d'un côté.

Ses cheveux blonds mouillés tombaient en travers de son visage, tandis que l'estomac et le sternum commençaient d'onduler.

L'instant d'après, de la vomissure ainsi qu'une boule de sang glaireuse jaillirent du trou de l'emplâtre.

"Vous noterez la raison d'avoir laissé une ouverture" dit le professeur. "Le vomissement fait bien-sûr partie du syndrome".

Il tira un thermomètre de sa poche et l'enfonça bien dans le corps contorsionné de l'enfant. Une minute plus tard, il l'enleva et, triomphant, le montra à la jeune femme.

"Au dessus de quarante degrés, vous voyez. Un cas splendide! Nous sommes heureux de l'avoir obtenu pour la clinique universitaire."

"J'ai entendu dire que dans certains pays, l'état de manque est systématiquement conduit avec l'aide de Methadon" dit l'assistante encore une fois.

Le timbre de sa voix était légèrement émotif, mais la qualité du sentiment apparenté était difficile à déceler.

"Oui," répliqua le professeur. "Et dans d'autres, ils emploient l'acuponcture et les sangsues. Mais en Allemagne, nous avons cet adage : les doux docteurs rendent les plaies puantes. Vous feriez bien de vous en rappeler . . .

"Un jour, il sera reconnaissant pour les souffrances à travers lesquelles il est en train de passer. Si jamais il comprend ... Alors il paiera sa dette envers l'humanité. S'il en a l'occasion.

"Souviens-toi, jeune homme . . ."

Derrière l'emplâtre, Pauli Räder pouvait distinguer les lèvres des silhouettes dans leurs manteaux immaculés qui étaient entrées dans le cube blanc.

Ils usaient d'un langage qu'il pouvait comprendre seulement partiellement.

Lorsqu'il s'était sauvé du Kinderheim, il savait qu'il faisait mal. Ilse, la cruelle matrone, lui avait bien dit qu'il irait tout droit en enfer et qu'il serait perdu à tout jamais. Mais Pauli avait pensé que ce ne pouvait être pire que ce qu'Ilse et les garçons lui faisaient subir.

Maintenant, il savait mieux.

Les démons l'avaient finalement capturé. Puis quand la douleur était survenue, ils l'avaient attaché solidement.

Le mal dans ses os avait crû sans cesse chaque jour, de sorte qu'il avait l'impression qu'ils étaient tous cassés. Il sentait en lui une brûlure en même temps qu'un froid mordants. Enfin, il n'avait pas dormi depuis quatre jours, mais il n'en savait rien.

Pour Pauli, le temps s'était arrêté.

Il flottait dans une espèce de fluide blanchâtre de douleur concentrée. Les murs se refermaient sur lui. Il ne pourrait pas respirer plus longtemps. Ses narines étaient bouchées de vomissure.

Ses appels au secours ne pouvaient aller plus loin que l'emplâtre qui fermait ses lèvres.

Le professeur ferma la porte du four.

Pauli se retrouva seul à nouveau. Seul dans ce cercueil étouffant qui paraissait rapetisser à vue d'oeil. Il serait écrasé entre les murs.

Pauli essaya de se faire plus petit, mais les lanières l'en empêchaient en le paralysant.

Jusqu'à quel point un petit gosse pourrait-il se faire plus petit ?

Oublierait-il jamais ?

Après qu'il eut dormi dehors au Bahnof Zoo durant deux nuits, sans nourriture et dans le froid, il finit par rencontrer Kwolle.

Le vieil homme l'emmena chez lui, le nettoya, le nourrit et le fit dormir dans son lit chaud, dans ses bras.

Pauli sentait enfin la chaleur et la sécurité.

Il ne se souciait guère d'autre chose. Cela s'était déroulé de la même manière au Kinderheim de nombreuses fois auparavant.

Bientôt Pauli réalisa que le vieil homme accepterait tout ce qu'il lui demanderait, s'il le pouvait. Car il était terriblement effrayé à l'idée de perdre Pauli.

Celui-ci grandit attaché à l'homme, mais pas de la même façon dont ce dernier désirait Pauli. Et évidemment il était pauvre; ç'aurait été beaucoup mieux s'il avait été un peu plus riche.

Pauli pensait à certains des autres hommes au Bahnhof qui l'avaient regardé d'une manière singulière.

Quelques-uns parmi eux paraissaient assez riches.

Que ferait Kwolle si un homme de cette espèce regardait après lui, Pauli?

Ou peut-être même seraient-ils un bon nombre d'hommes riches à le convoiter. Peut-être alors deviendrait-il riche lui-même? Avoir tous ces hommes pour lui seul ? En tous cas, il ne craignait pas qu'ils le renvoient à Ilse. Ils étaient tous trop terrifiés.

C'est vers cette époque que Pauli réalisa où résidait sa force : il découvrit toute la puissance de l'enfant.

Il n'avait jamais possédé quoi que ce fût qui lui appartînt vraiment ni non plus pris conscience de cette force personnelle.

Kwolle avait changé tout cela en un éclair éblouissant.

Grâce à lui, Pauli était enfin pourvu d'une identité.

Oui, lui Pauli Räder était un strich-Junge.

Il n'avait jamais entendu le mot auparavant, mais lorsque Kwolle le lui apprit il sut qu'il l'était pour de vrai.

Kwolle lui avait également demandé s'il ne connaissait aucun des autres strich-Junge au Bahnhof.

Maintenant que Pauli avait trouvé son identité, il avait aussi trouvé son groupe.

Le jour suivant, il quitta Kwolle dans l'après-midi.

Au Bahnof, il dirigea son regard juste un instant vers un des hommes apparemment riche qui le dépassait pour la seconde fois. Lequel, éperonné par une force secrète, se mit bientôt à le précéder comme pour le guider.

Et finalement, ils aboutirent à la villa de l'homme où Pauli consentit à rester pour la nuit. Le lendemain, il voulut partir mais l'homme implora l'enfant de douze ans de bien vouloir rester encore un peu.

Il baigna le gosse et lui acheta beaucoup de magnifiques vêtements ainsi qu'un vélo de course. Toutefois, après quelques jours, quand il lui fut refusé de l'argent pour acheter un grand train électrique, Pauli se rendit au Bahmof afin d'exercer son pouvoir sur un homme plus riche.

Pauli fut très vite entouré d'un cercle entier d'hommes complètement sujets à son autorité, et avant un mois ils furent tous instruits de son prix.

C'est ainsi qu'il rencontra Negresco.

Negresco était très grand, très fort et surtout très riche.

Il était originaire d'Afrique d'où il avait émigré il y a longtemps, et vivait à présent dans une villa un peu en dehors de Berlin, et avait de nombreux amis africains qui travaillaient pour lui.

Mais quand l'imposant Negresco lui fit çà, il le fit souffrir comme jamais auparavant, plus encore que lors de cette première nuit au Kinderheim.

Cette fois-là, Pauli tenta de s'échapper de la villa, mais Negresco le retint puis ferma la porte de la chambre à coucher à double tour.

Ensuite, il lui donna l'injection.

L'enfant se sentit très heureux dans une atmosphère très étrange. Et quoique la douleur persistât à cause de Negresco qui ne cessait d'assouvir son vice, il s'en souciait peu en un sens.

Negresco lui donna une autre injection et Pauli dormit en faisant de merveilleux rêves.

Le jour suivant, il eut droit à trois injections de plus.

Il était obligé de rester avec Negresco chaque nuit et dormait le matin ou l'après-midi. Avec ces injections, la douleur était moins aiguë, mais quand il ne se couchait pas parfaitement calme et détendu, Negresco refusait de lui donner l'injection par après.

Pauli en avait besoin toutes les trois heures maintenant, même pendant la journée quand Negresco ne lui faisait rien. Un jour, Negresco ne vint pas assez vite et Pauli sentit la souffrance s'emparer de son corps et de ses os.

Lorsqu'enfin Negresco arriva plus tard dans la nuit, ce fut comme le Bon Dieu descendu du ciel.

La douleur disparut avec l'injection.

Après cet évènement, Pauli craignait toujours que Negresco voulût partir et désirait rester pour l'éternité à ses côtés. S'il s'absentait plus d'une heure, un grande appréhension envahissait Pauli juste avant que le mal ne le torture à nouveau.

Donc il ne quittait plus la chambre, ainsi Negresco savait où trouver l'enfant qui l'attendait toujours. La plupart du temps, ce dernier était à moitié endormi, et quand il ne l'était pas c'était pour rester immobile à attendre sagement l'injection offerte en échange de sa docilité.

Un jour, Negresco amena une petite fille, et Pauli dut changer de chambre.

Alors, ce furent les amis qui s'y rendirent tout le long de la nuit et tour à tour.

Negresco avait beaucoup, beaucoup d'amis africains et ils aimaient tous le jeune et blond garçon. Mais les injections le rendaient heureux et du reste il n'avait cure.

Un beau matin, quand Pauli se réveilla, il trouva la maison vide.

L'angoisse et la souffrance mêlées, il se rendit le soir vers onze heures, au Cotton Club où Negresco l'avait déjà une fois emmené.

Dès qu'il fut entré, un gros homme costaud l'emmena rapidement dans une chambre au premier étage. C'était un de ceux qui avaient profité de lui dans la villa. Il lui annonça que Negresco et certains de ses amis avaient été descendus, qu'il ne reviendrait plus jamais.

Le garçon en pleurs lui demanda comment il pourrait encore obtenir les injections. L'homme rit et lui dit qu'il pourrait lui en donner, mais que d'autre part elles coûtaient cher et qu'il devrait donc travailler pour les obtenir.

Pauli savait de quel travail il s'agissait, il devrait concentrer ses forces pour satisfaire cet homme et recevoir en échange les piqûres salvatrices.

Mais il en avait besoin immédiatement.

Alors l'homme lui donna un peu de poudre brune et une seringue. Il voulait lui montrer de quoi les injections étaient faites.

Il remplit la seringue d'eau du robinet avant de la mélanger avec la poudre dans une cuiller à thé qu'il tint au-dessus d'un briquet, jusqu'à ce que le liquide bouillît. Alors il introduisit la potion dans la seringue.

Puis il alla la déposer sur le buffet et dit à Pauli que ce serait la récompense de son travail.

Il lui fit ployer l'échine au-dessus d'une chaise. Il était un des grands hommes, et Pauli aurait bien aimé avoir la piqûre d'abord mais l'homme avait dit "non".

Pauli pleura sans cesse, surtout que l'homme usait de surcroît de manières peu commodes.

Ensuite, ce dernier reprit la seringue sur le meuble et expliqua à Pauli comment il devait s'y prendre. Au début, ce fut difficile car il devait garrotter son bras avec un bandage et manoeuvrer la seringue à l'aide d'une seule main. Toutefois, après quelqu'apprentissage il devint très habile, comme le sont les autres gosses de son âge qui grimpent aux arbres.

A la fin, Pauli avait de nouveau besoin d'injection toutes les deux heures pour rester heureux. A défaut de laquelle, la douleur recommençait.

Il était toujours en mouvement à présent, courant entre le Bahnhof et le Cotton Club chaque fois qu'il avait accompli sa besogne.

Il portait toujours sur lui sa seringue, sa cuiller et son briquet, comme d'autres gosses de son âge pourraient porter un canif.

Beaucoup d'hommes le connaissaient et la plupart d'entre eux faisaient la queue pour le petit Pauli.

Ils le désiraient autant que Pauli désirait ses injections, et cela continuait ainsi de suite. En trois mois, il dépensa trente mille marks pour la poudre.

Mais au bout d'un certain temps, il y avait trop de garçons comme Pauli, et il devait attendre.

Comme il dépensait tout son argent pour la poudre, il ne lui restait rien pour s'acheter la nourriture et les vêtements. Chaque nuit il dormait avec d'autres hommes, et parfois il devait dormir sous un pont qui enjambait le Spree quand ceux-ci ne lui permettaient pas de se piquer chez eux.

Un jour, il rencontra Kwolle par hasard, lequel se trouva fort ravi et emmena l'enfant chez lui.

Quand Pauli lui eut dit qu'il ne pouvait rester que pour une heure et cinquante marks, Kwolle pleura. Il avait vendu tous ses biens afin de pouvoir garder Pauli pendant trois jours.

Kwolle avait entendu parler des terribles maux causés par l'interruption des injections.

Ces maux s'empiraient chaque jour. Il connaissait également les cellules et les lanières ainsi que les hommes dans les maisons. Mais il savait aussi que Pauli serait de plus en plus mal, et il connaissait tout à propos de ces hommes.

Malheureusement, Kwolle était très jaloux.

C'est en pensant à tous ces autres mâles, un toutes les deux heures, qu'il décida que ce serait mieux pour Pauli qu'il soit dans une cellule blanchie à la chaux et sanglé.

Il lui déclara qu'il l'emmènerait dans un hôpital où il pourrait gratuitement obtenir les injections.

Dans cet hôpital, Kwolle parla de Pauli au professeur qui demanda à voir le garçon.

Un peu plus tard, Kwolle fut questionné par la police. Il était si misérable qu'il leur avoua tout ce qu'il savait. Il fut jeté en prison. Mais au fond il ne s'en faisait pas vraiment.

Au moins il avait de la compagnie.

Retournee á Books by Haylitt Retief |-|  Chapitre 2

Copyright Haylitt Retief et associates ©